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Rentrée littéraire : lus et aimés.

L’été est une saison douce, où le libraire a enfin le temps de savourer pleinement son plaisir préféré : lire, tranquillement, avant la grande tempête hystéro-médiatique de la rentrée littéraire. Ces vacances furent riches de très belles lectures soigneusement choisies parmi une avalanche de titres. Voici notre sélection tout à fait indépendante et totalement sincère, comme toujours…

CISEAUX de Stéphane Michaka, éditions Fayard.

« Raymond, tu as trop de coeur ». C’est ce que pense Douglas, éditeur influent, cynique et obsessionnel, à la lecture des manuscrits que lui envoie le dit Raymond, auteur de nouvelles en mal de reconnaissance, empêtré dans ses problèmes de couple, de surendettement, de sérieux penchant pour la bouteille. Alors Douglas élague, coupe, retaille pour donner à ces nouvelles la forme qui convient à sa vision du monde et de la littérature, que ça plaise à Raymond ou non. Il est connu pour ces pratiques, voilà pourquoi dans le milieu on le surnomme « ciseaux ».

L’histoire de Raymond, de Douglas, de Marianne et de Joanne, les deux femmes successives de l’écrivain, n’est autre que celle de Raymond Carver, écrivain américain légendaire, dont s’est emparé Stéphane Michaka pour en faire un roman d’une incroyable justesse de ton.

Il offre une voix à chacun de ses personnages qui se succèdent pour raconter les luttes incessantes d’un écrivain contre son entourage, contre son éditeur, et avant tout contre lui-même pour parvenir à devenir l’homme qu’il voulait être… sans oublier de montrer au passage les dégâts provoqués, et de soulever quelques questions fascinantes sur la condition d’écrivain.

Nul besoin d’avoir lu tout Carver pour apprécier  : l’histoire est  magistralement racontée,  et suffisamment romanesque pour passionner tout non-initié.

Stéphane Michaka réussit avec « Ciseaux » une belle ode à la littérature et offre un hommage vibrant à un écrivain issu de l’Amérique des déglingués, des laissés-pour-compte, qui a fini par prendre sa revanche. Une histoire exemplaire où c’est le soit-disant fêlé qui devient roi.

Lisez-le, vous serez conquis… et vous vous jetterez sur l’intégrale des nouvelles de Carver dans la foulée !

A noter : Stéphane Michaka viendra à la librairie pour une rencontre autour de son roman le vendredi 5 Octobre à 20h30.

MILLEFEUILLE de Leslie Kaplan, éditions P.O.L

 Jean-Pierre Millefeuille est veuf, vit seul, prépare un article sur les rois de Shakespeare, traîne au Monoprix pour faire les courses, aime faire la connaissance d’inconnus au café du coin. C’est un professeur de littérature retraité, à la fois solitaire et très entouré. Un monsieur tout à fait charmant, en somme.

Mais cette routine apparemment confortable se met pourtant à dérailler doucement, à l’occasion d’événements imperceptiblement menaçants. Alors la personnalité de Jean-Pierre Millefeuille, aux prises avec de profonds conflits intérieurs, se révèle beaucoup plus complexe qu’elle n’y paraît.

Ce roman, comme son personnage, regorge de charme et d’humour grâce au regard souvent amusé que l’auteur porte sur cette histoire. Mais l’air de rien, il est également riche de réflexions sur l’identité, le fossé entre les générations, le crépuscule de la vie…

L’écriture et le ton inimitables de Leslie Kaplan font de « Millefeuille » un roman au charme tout à fait particulier, à la fois mélancolique, inquiétant, et plein de malice.

Singulier, subtilement étrange… gros coup de coeur !

A noter  : Leslie Kaplan viendra nous parler de « Millefeuille » et nous en lira quelques passages le mercredi 17 Octobre à 18h30.

 

LA CAPITANA d’Elsa Osorio, éditions Métailié.

Elsa Osorio avait déjà marqué nombre de lecteurs avec Luz ou le temps Sauvage , un roman fort sur la dictature Argentine.

C’est à nouveau à un personnage en lutte qu’elle s’intéresse ici. La Capitana n’est autre que Mika Etchebehere, et l’on a peine à croire que cette femme a réellement existé tant son parcours est romanesque et son tempérament héroïque.

Mika était une intellectuelle, une révolutionnaire, une activiste d’origine juive, venue d’Argentine.

Elle consacra sa vie entière à la lutte pour la justice sociale, de l’Argentine à la France en passant par l’Allemagne en pleine montée du Nazisme, jusqu’en Espagne, où elle prit les armes pour s’impliquer dans le combat anti-fasciste avec un courage et une intelligence hors du commun, jusqu’à devenir capitaine d’une colonne de combattants républicains pendant la guerre de 36.

C’est bien un roman et non une simple biographie qu’Elsa Osorio a écrit pour faire connaître et revivre cette femme exceptionnelle, injustement oubliée.

Ecrit dans un ordre non chronologique, s’appuyant sur les voix de plusieurs témoins, et laissant libre cours à sa propre voix de narratrice, qui s’adresse directement à son personnage pour le questionner sur les zones d’ombre de son histoire, nous découvrons Mika par fragments, au fil des moments décisifs qu’elle a pu vivre.

Grâce à cette savante composition, et en assumant sa subjectivité de romancière, Elsa Osorio insuffle à cette histoire toute la vie et toute la passion que son héroïne méritait.

Elle fait de son roman un portrait de femme certes remarquable, mais pourtant de chair et d’os, intransigeante et généreuse, amoureuse passionnée : tout sauf une statue figée. Bien vivante.

Et le lecteur traverse avec Mika l’histoire du vingtième siècle et se disant que l’héroïsme est une affaire humaine, finalement…

A noter : Elsa Osorio viendra nous parler de sa « Capitana » le vendredi 9 Novembre à 18h30.

 

LE SERMON SUR LA CHUTE DE ROME de Jérôme Ferrari, Actes Sud.

La presse est pleine de louanges, le roman se retrouve sur les listes des prix littéraires, dont celle du Goncourt, et pour une fois, on est d’accord.

Jérôme Ferrari frappe fort avec ce roman sombre et beau.

Il nous conte ici l’histoire d’une famille corse sur plusieurs générations, du grand-père Marcel qui a connu la chute de l’empire colonial français jusqu’à son petit-fils Mathieu et son ami d’enfance Libero qui abandonnent leurs études de philo pour reprendre la gérance d’un petit bar dans l’île, espérant inventer « le meilleur des mondes possibles », selon le précepte de Leibniz.

« Le monde est comme un homme : il naît, il grandit, il meurt »… mais l’homme est vaniteux, et oublieux de la fragilité des mondes qu’il construit. C’est une constante dont les héros de ce roman ne se déferont pas : leur chute n’en sera que plus impitoyable.

Nous vous conseillons vivement de vous laisser secouer par ce roman magnifiquement écrit dans un style tour à tour torturé et lyrique, sarcastique et cru.

Le Sermon sur la Chute de Rome est implacable, sans espoir, et somptueusement ténébreux.

 

QU’AVONS-NOUS FAIT DE NOS RÊVES ? de Jennifer Egan, éditions Stock – La Cosmopolite.

Sasha, Bennie, Lou, Jocelyn, Stéphanie et bien d’autres… C’est à une véritable constellation de personnages que nous avons affaire ici.

Tous ont gravité, gravitent, ou graviteront de près ou de loin autour d’une bande d’adolescents de San Francisco passionnés de punk-rock qui nourrissaient des rêves de gloire. Le temps passe, ils deviennent adultes, font des enfants que l’on suit parfois, ou n’en font pas, mais tous sont confrontés à leurs propres échecs et leurs désillusions.

Impossible de résumer ce roman à l’intrigue touffue et fragmentée, dans lequel Jennifer Egan saute d’une époque à l’autre, d’un personnage à l’autre, d’un style narratif à l’autre à chaque chapitre, liant le tout grâce à un fil ténu qu’elle déroule avec une virtuosité époustouflante.

« Entre Proust et les Soprano », dixit l’auteur…

Un beau roman à la fois mélancolique, cruel, et doux-amer sur le temps qui passe, et son cortège de petites gifles qui finissent par effacer nos rêves de jeunesse.

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