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Beautés animales

En ce début d’année 2013, deux romans lus coup sur coup se détachent au point de tout emporter sur leur passage.

Deux histoires qui ont pour point commun de mettre en lumière notre lien – perdu, oublié ? – au monde animal.

Deux romans puissants, hors-normes, turbulents.

Attachez vos ceintures…

 

L’HOMME QUI SAVAIT LA LANGUE DES SERPENTS – Andrus Kivirähk – Editions Attila

Les éditions Attila ont eu l’idée lumineuse d’aller dégoter ce roman d’Andrus Kivirähk, écrivain estonien célébré dans son pays, et c’est un ouragan littéraire qui nous est servi sur un plateau.

« L’Homme qui savait la langue des serpents » est une fable politique aussi drôle que désespérée où l’on suit les aventures de Leemet, petit homme de la forêt, le dernier à connaître la langue des serpents dont la puissance lui permet de contrôler les animaux sauvages qui l’entourent.

Il est loin, le temps où les gens de son peuple étaient nombreux à la parler couramment et à vivre une vie sylvestre et libre. Trop de monde a préféré choisir un mode de vie moderne et quitter la forêt pour les villages, abandonner la saveur de l’élan rôti pour le pain fade qui engourdit la bouche, oublier la langue des serpents, ce savoir exigeant qui garantissait sa puissance et sa liberté, pour se laisser asservir par de nouvelles croyances importées par les moines et les « hommes de fer ».

Leemet se trouve rapidement pris en tenaille entre ceux qui fuient en avant vers la modernité, et les fanatiques nostalgiques du « bon vieux temps », qui préfèrent se replier vers l’obscurantisme, la folie et la haine.

Loin de se laisser aller à un manichéisme imbécile sur le mode « la modernité c’est mal, c’était mieux avant », l’auteur compose un féroce pamphlet contre la bêtise et le conformisme qui poussent les hommes à abandonner les exigences d’une vie libre pour épouser la servitude volontaire.

Mais ce qui fait également de « L’Homme qui savait la langue des serpents » une lecture inoubliable, c’est la jubilation, la fantaisie, la truculence, l’impertinence et l’humour irrésistible avec lesquels Andrus Kivirähk nous conte son histoire.

Vous y croiserez des ours libidineux qui se tressent des couronnes de pissenlits pour séduire les femmes, de sages serpents incompris qui méprisent les âneries fanatiques des humains, un Jésus Christ superstar adulé par les ados, un papie increvable à la fureur jubilatoire qui se fabrique des ailes avec des os humains, une salamandre géante depuis trop longtemps endormie… Sans compter Leemet, héros follement attachant et terriblement seul face à la bêtise irréductible.

Qu’attendez-vous pour vous jeter sur ce merveilleux roman à l’esprit profondément libre et insoumis ?

 

ANIMA – Wajdi Mouawad – Editions Actes Sud

« Les humains sont seuls. Malgré la pluie, malgré les animaux, malgré les fleuves et les arbres et le ciel et malgré le feu. Les humains restent au seuil . Ils ont reçu la pure verticalité en present, et pourtant ils vont, leur existence durant, courbés sous un invisible poids. Quelque chose les affaisse. Il pleut : voilà qu’ils courent. Ils espèrent les dieux et cependant ne voient pas les yeux des bêtes tournés vers eux. Ils n’entendent pas notre silence qui les écoute. Enfermés dans leur raison, la plupart ne franchiront pas le pas de la déraison, sinon au prix d’une illumination qui les laissera fous et exsangues. Ils sont absorbés par ce qu’ils ont sous la main, et quand leurs mains sont vides, ils les posent sur leur visage et pleurent. Ils sont comme ça. »

Qui parle ici ? Un chimpanzé, narrateur parmi d’autres de ce roman profondément bouleversant. Une histoire entièrement racontée par les animaux qui en sont témoins : quelques chats, quelques chiens, une fourmi, un renard, une araignée…

Un homme découvre le cadavre ensanglanté de sa femme au milieu de leur appartement, atrocement assassinée : le chat raconte. On retrouve l’homme plus tard à l’hôpital : les oiseaux qui viennent se poser sur le rebord de sa fenêtre témoignent de ses paroles, faits et gestes, et ainsi de suite…

Car cet homme fou de chagrin va se lancer à la poursuite de celui qui a assassiné sa femme et fracassé son quotidien, non pour se venger, mais pour découvrir son visage et s’assurer qu’il n’est pas lui-même l’auteur du meurtre.

Traversant l’Amérique en passant par les réserves Indiennes, nous le suivons dans une odyssée désespérée où la mémoire du sang versé et des massacres perpétrés par les hommes révèle ce qui le lie aux bêtes qui croisent sa route.

Ces bêtes silencieuses que l’on ne sait pas entendre, auxquelles l’auteur donne une voix qui jette une lumière crue et poignante sur le monde des humains.

Avec son deuxième roman, Wajdi Mouawad – plus connu comme dramaturge, auteur du quatuor de théâtre « Le Sang des promesses » dont fait partie la pièce « Incendies » – dépasse largement le cadre du thriller au suspense parfaitement haletant.

L’intensité explosive tenue d’un bout à l’autre du récit est totalement magnifiée par une écriture à la beauté saisissante, sauvage, violente.

Saisissante, sauvage, violente comme le monde où le sang, la vie et la mort inextricablement liés sont omniprésents, malgré les hommes et leurs civilisations…

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